Axe Sud - Ecole supérieur d'arts Graphiques et de Communication visuelle à Marseille et Toulouse

Actualités

A quoi ressemble une tête de lutin ?

Parti en Nouvelle Calédonie, Mohamed Labidi, illustrateur et motion designer, enseignant à Axe Sud, a participé à l’élaboration d’un documentaire sur les Kanaks, premiers habitants de cette terre. Sa mission était plus que délicate : faire apparaître les esprits que lui décrivaient les chefs et sorciers du peuple Kanak.

Qui est à l’origine de ce projet ?

Mohamed Labidi : La boite de production Foulala travaille régulièrement sur la réalisation de films en Nouvelle Calédonie. Pour ce documentaire, leur intérêt s’est porté  sur ce que nous considérons comme des croyances voire des mythes : parler des esprits dits lutins qui sont “vus“ par les Kanaks. Ce documentaire “La tribu de l’invisible“ produit par Canal plus veut montrer cette “réalité“ vécue au quotidien par le peuple Kanak.

Character design

Comment s’est déroulé le tournage et sa préparation ?

M.L. : Toute l’équipe s’est rendue sur le terrain, en Nouvelle Calédonie. Là nous avons commencé à rencontrer des chefs de tribus, des sorciers locaux, des témoins, des sommités universitaires, des anthropologues, des artistes et leurs œuvres… C’est lors des interviews et des rencontres avec les gens que j’ai commencé à dessiner les lutins que nous décrivaient ces hommes, ce qu’ils faisaient, à quoi ils ressemblaient…

Tournage Kanak

Comment s'est passé l'accueil d'un tel projet par le peuple Kanak ?

M.L. : Nous avons été très bien accueillis. Dans certains villages, c’était tout un cérémonial. Le chef de tribu nous emmenait au cimetière saluer les anciens avant de faire le tour du village dans son 4X4, histoire de détendre l’atmosphère avec la population locale curieuse de comprendre notre présence chez eux… Après quelques jours, nous étions libres de filmer tout le village, voire des lieux sacrés tenus secrets et protégés par ces mêmes familles. Pour certains d'entre eux, nous étions des Blancs, des « zoreilles » ignorants l’importance et l’influence de ces esprits. “Un truc de famille“ dans lequel nous n’étions pas vraiment capables d’entrer, nous étions juste “invités“… Ils nous ont accordé une confiance totale et nous les en remercions encore !

Rough & illustration

Quelles furent leurs réactions lors de la projection du documentaire à Nouméa ?

M.L. : Certains sont sortis de la salle… presque effrayés ! Leurs lutins illustrés et animés prenaient vie et forme sur l’écran. C’était dérangeant… mais aussi comme certains nous l’ont dit « une véritable prise de conscience de leur culture ancestrale, une première approche qui leur montrait l’importance de préserver ce savoir, ce patrimoine. » Certains ont même ajouté que demain ne serait plus pareil !

 

Quel parti pris as-tu choisi pour figurer les lutins ?

M.L. : En premier lieu, je réalisais des roughs sous les yeux scrutateurs et curieux des chefs de tribus, des gens ou même des sorciers qui racontaient leurs visions. Après avoir crayonné plusieurs carnets de croquis, j’ai déterminé une ligne graphique en partenariat direct avec le réalisateur et la production pour harmoniser les lutins et faciliter la compréhension des témoignages. Le plus fastidieux a été ensuite de les animer. 11 mn 40 secondes d’animation sur 52 mn du film, éprouvant !

Chara design

Voir plus d'illustrations et de roughs sur le site de Mohamed Labidi

 

Comment être fidèle à des représentations souvent extrêmement personnelles et "imaginaires"

M.L. C’est toujours compliqué. La Nouvelle Calédonie est à 18 000 km, compte des dizaines, voire des centaines de langues issues de chaque clan, chaque famille. Elle possède des croyances “incroyables“ aux yeux d’un Occidental… Un mois après mon retour en France, je n’arrivais pas à parler de ce voyage, des sensations, de tout ce que j’avais vu, senti, dessiné… J’ai eu besoin d’une phase de maturation et de détachement pour réaliser les images finales et en extraire l’essentiel.

 

Face à ses croyances, quelle posture as-tu adopté ?

M.L. : Je ne me suis pas posé la question à savoir si c’était vrai ou faux. Ma seule idée était de m’imprégner de leur réalité, de leur perception. Entrer dans leur monde… tout simplement. Reste que la certitude qui imprégnait leur regard était tellement saisissante, qu’elle pouvait par moment, mettre à mal notre esprit de neutralité.

Rough & illustration

Comment se passent les projections en France métropolitaine ?

M.L. : Il y a eu une première projection en Avignon au cinéma « le Pandora » (merci à eux) ou des collèges et lycées sont venus voir le docu’, suivie de débats. Les jeunes spectateurs étaient intrigués, avec des questions… Les partis pris artistiques et visuels des réalisateurs et producteur, Emmanel Desbouiges et Dorothée Tromparent, contribuent à créer cette tangibilité d’un monde considéré comme irréel. Cela permet aux jeunes de s’ouvrir à de nouvelles perceptions, peut-être de comprendre que notre réalité est limitée par certaines croyances… Courant avril, est prévue une série de projections publiques ouvertes à tous. Elles seront l'occasion de rencontres avec toute l’équipe de tournage et de réalisation - musicien, ingénieur du son, moi-même…

 

Un conseil pour tes étudiants d’Axe Sud ?

M.L. : Ne jamais hésiter à plonger dans l’eau, à partir à la rencontre d’autres cultures. Personnellement, je suis un casanier accroché à sa ville et ses habitudes, mais ce genre d’expériences dans laquelle j’ai plongé tête baissée est sans comparaison avec le monde présenté dans un écran de tv ou sur internet ! On y recueille de la matière brute, des témoignages, des odeurs, des ambiances et des ressentis en direct absolument uniques !!…Ouvrez les yeux et jetez-vous à l’eau !!....

 

En savoir plus

 

PS... J'oubliais... de vous présenter le pin Colonaire !

M.L. : J'oubliais aussi...un cliché du fameux PIN COLONAIRE, très important cet arbre dans la culture Kanak, en gros, plus ils sont grands, plus ta stature est grande. Chaque tribu met un point d'honneur à avoir des pins colonaires massifs, très souvent plantés par leurs aieux. Une importance atavique et clanique très puissante se cache derrière cet arbre splendide. Je leur laisserai donc le mot de la fin ! 

Pin Colonaire